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Walter Sickert : une peinture photographique

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Je vous emmène aujourd’hui parcourir l’exposition « Walter Sickert - Peindre et transgresser » qui se tient au Musée du Petit Palais à Paris jusqu’au 29 janvier 2023.

Vous n’avez sûrement jamais entendu parler de cet artiste, dont peu de tableaux font partie de collections muséales.

Sauf peut-être si vous êtes amateur des histoires de Jack L’éventreur

En effet l’écrivain Patricia Cornell a publié un livre « Jack l’Éventreur, affaire classée, portrait d’un tueur » en 2002 dans lequel elle dévoile l’identité du meurtrier, comme étant le peintre impressionniste Walter Sickers.

En observant les toiles de cet impressionniste méconnu, disciple de James Whistler et ami d’Edgar Degas et Oscar Wilde, l’Américaine y décèle une névrose meurtrière…

Patricia Cornell affirme avoir dépensé 7 millions de dollars pour tenter de rassembler des preuves contre lui.

Selon une étude publiée dans le Journal of Forensic Sciences, l'homme connu sous le nom de Jack l'Éventreur, n’est autre qu’Aaron Kominski, un barbier de 23 ans.

En fait, l’artiste peintre Sickert, comme beaucoup de monde à l’époque, était fasciné par ces meurtres terrifiants relayés par la presse, et en particulier ceux de Jack l’Éventreur et ses tableaux reflètent cette atmosphère si particulière qui devait régner alors à Londres.

Mais revenons à notre exposition :

Il s’agit d’une première grande rétrospective en France dédiée à cet artiste en partenariat avec la Tate Britain, ce qui a permis de rassembler autant d’œuvres.

Walter Sickert, né en 1860, avait un lien privilégié avec la France, ayant tissé des liens artistiques et amicaux avec de nombreux artistes français, dont la modernité le séduira de façon incontestable.

L’exposition est proposée de manière chronologique, ce qui permet d’avoir une vision précise du travail de Sickert, qui a eu, nous le verrons un impact sur des artistes majeurs anglais tels que Lucian Freud ou Francis Bacon.

Mais il me semble que le trait majeur de cet artiste est sa peinture que l’on pourrait qualifier de « photographique », un arrêt sur image : photographie de ses sentiments, de ses ressentis, sur les milieux du music-hall, du théâtre – bref une perpétuelle mise en scène de sa vie et de la société qui l’entoure.

Alors pourquoi avoir intitulé cette exposition « peindre et transgresser » ?

Cela vient probablement de deux faits majeurs : l’un, personnel, mettant en lumière la nature profonde de cet artiste atypique par son indifférence aux conventions - et l’autre, d’un point de vue de sa marque artistique, apportant un regard nouveau dans la peinture anglaise par ses techniques picturales sans cesse renouvelées et ses sujets énigmatiques.

Cette transgression fera de lui un acteur de l’innovation artistique britannique pendant plus de 60 ans.

Un beau sujet d’interrogation : un artiste doit-il transgresser pour exister ?

Très amateur de photographie, et nous reviendrons sur ce sujet ultérieurement, l’artiste Sickert a donc une vue photographique du monde qu’il côtoie, octroyant à sa peinture une approche atypique et un cadrage inédit pour l’époque victorienne.

Le ton est donné dès la première salle dédiée aux portraits et notamment aux autoportraits, qui permettent de cerner une personnalité complexe

Observez cet Autoportrait daté de 1896, sombre, un visage mystérieux entre lumière et ombre qui le représente comme un homme dans la tourmente : à cette époque, il peine à vivre de son œuvre et à vendre ses portraits, mêlée à une période intime tourmentée qui se conclure par un divorce en 1899.

Il faut tout de même resituer le contexte artistique anglais de l’époque, dominé par un art académique plutôt rigide et peu conciliant.

Très provocateur, Walter Sickert peint des sujets qu’aucun artiste britannique n’oserait aborder :  des scènes de music-hall ou pire encore des nus qui ne correspondent à aucun canon de beauté, désérotisés, présentés de manière crue dans des intérieurs pauvres de Camden Town.

Ses choix de couleurs étranges, hérités de son apprentissage auprès de Whistler, ainsi que ses cadrages déroutants choquent la société contemporaine.

Un coup de cœur pour cette mise en scène de l’ambiance « Music-Hall » : les couleurs, les rideaux, le siège en fer à cheval de couleurs bordeaux, permettant une vue panoramique sur la salle : le décor est planté, nous sommes en immersion dans ce monde qu’il aimait tant : le théâtre et le Music-hall.

C’est avec ces tableaux que l’artiste lancera sa carrière dès 1880, par le scandale.

En France, le sujet des cafés concerts est déjà un motif récurent notamment grâce à l’artiste Edgard Degas, son grand ami et mentor. Il n’y a pas de hasard.

Le music-hall ou le cirque sont des loisirs populaires, très décrié par la bonne société victorienne.

Ce choix délibéré de l’artiste dénonce un goût du scandale et de la provocation. Au-delà des sujets, le cadrage est atypique presque voyeur.

Observez ce tableau « Le Trapèze », daté de 1920.

La toile su chapiteau constitue le fond du tableau, dont le cadrage très surprenant presque photographique procure un effet de contre plongée donnant presque l’impression d’être là, dans les gradins, la tête tournée vers le haut profitant du spectacle.

Dans un genre plus intime, Sickert entre dans l’intimité du musicien : il peint le chef d’orchestre Eugène Goossens dans un cadrage serré, de trois quarts de dos, caché derrière la balustrade qui occupe toute la partie inférieure du tableau.

Une manière pour lui de capter l’instant et les différentes gens qui fréquentaient les salles comme « Le Balcon » de l’Old Bedford, daté de 1895.

Mais malheureusement ses tableaux de music-hall ne le font pas vivre, et il se dirige vers la commande de portraits plus lucratives, quoique, encore une fois il préfère peindre l’âme du sujet plutôt qu’une représentation bien lissée.

« Jeanne La cigarette » datée de 1906 ne correspond pas à un standard de portrait anglais : une femme une cigarette à la main ! Mon Dieu !

Mais Sickert aime la quintessence de l’âme humaine et la capture de l’instant.

Ce portrait « Merle noir de paradis » daté de 1892 m’a fait penser aux portraits de Boldini dans le traitement de cette touche longue et abrupte, dont une exposition a été consacré au Petit Palais au printemps dernier à Paris.

Toujours embarqué dans les tourments de la vie et du manque d’argent, l’artiste se dirige vers la peinture de paysage au tournant du XXème siècle marquée par ses séjours à Venise et à Dieppe.

Une salle étonnante est consacrée aux nus de l’artiste réalisés entre 1902 et 1913.

Ses nus prennent le contre-pied de ceux que l’on peut voir à Londres à la fin de l’époque victorienne, qui conservent le prétexte des sujets mythologiques, allégoriques ou littéraires.

En France en revanche, une rupture a déjà eu lieu dès le milieu du XIXe siècle. Courbet, Manet ou encore Degas et Bonnard ont une influence considérable sur la modernité en marche de Sickert.

Ses modèles ordinaires sont peints dans des poses naturelles. Les cadrages sont atypiques, voyeuristes et distordent parfois les corps, mis en scène dans le décor intime de chambres populaires, soigneusement sélectionnées par Sickert pour leur éclairage et l’évocation de la misère sociale contemporaine, offrant une vision crue.

Sickert a exercé une influence durable sur l’art figuratif anglais.

On ne peut s’empêcher de faire quelque rapprochement entre ses nus et ceux de Lucian Freud comme ce tableau « Portrait Nu « daté de 1972 : même pose atypique, même distorsion des corps, un cadrage et un point de vue étranges.

Mais si son allusion à la prostitution est en rapport avec la transgression, sa démarche n’est ni engagée ni moralisatrice. Il est témoin de son temps.

Mornington Crescent Nude (1907), est un des tableaux que Patricia Cornwell a mis en avant dans son accusation

Posé sur le bas des jambes du modèle, un drap blanc donne l’illusion que ces dernières sont amputées au niveau des genoux. Allongée sur le dos, les bras collés le long de son corps pâle voire verdâtre, la femme immobile semble inerte, peut-être morte…

Sans compter le tracé à la base de son cou, qui pourrait être un collier… ou la marque de Jack l’Eventreur !

Plus sérieusement, ce tableau est significatif de ses nombreux tableaux qu’il a peint dans le quartier de Camden Town.

Il déplace alors ses ateliers dans des chambres meublées qui fournissent un cadre naturel : l’éclairage est particulier mené par un contrejour rendant le corps comme auréolés par les reflets pâles des draps.

Les mises en scène qu’il crée dans son atelier, notamment au cours des années 1910, s’inspirent du théâtre intimiste anglais de l’époque.

Mais à cette époque, Sickert s’inscrit tout de même dans une tradition anglaise bien établie de la scène de genre mettant en lumière l’intimité quotidienne.

Ce tableau daté de 1914 « Ennui » apporte encore un cadrage particulier au service du sujet : l’incompréhension du couple et l’éloignement sentimental dans ses petits intérieurs bourgeois de l’époque. L’épouse ne laisse paraître qu’une ligne de fuite tracée par son dos se réfugiant ailleurs, pour ne plus confronter son époux, l’air lointain. Le couple n’est plus.

Notons quelques autres tableaux intéressants sur l’univers du jeu où il apporte non pas un regard inquisiteur mais plein de compassion pour cette addiction dont les victimes en sortent dépressive.

Le désespoir de cet homme est perceptible et transpire au travers de ce tableau « le Système », le visage caché, écrasé, par le jeu, mise en scène plantée par cette table de jeu qui occupe la majeure partie du tableau.

J’ai évoqué tout au long de mon analyse son approche photographique.

Il utilise également très tôt des photographies. Il utilise d’abord une chambre claire universelle, un dispositif optique qui l’aide à dessiner sur une feuille le sujet observé. Il transpose la photographie sur la toile grâce à une technique de quadrillage qu’il utilise également pour transposer des dessins, ou plus tard des illustrations anciennes qui servent de point de départ à ses tableaux. Il s’exerce lui-même à la photographie à Venise au début du siècle, puis à Londres dans les années 1920.

Sickert utilise aussi à plusieurs reprises une lanterne de projection pour projeter sur la toile une photographie sous la forme d’une plaque de verre. Ce procédé lui permet de peindre directement sur la toile sans avoir à reporter une image par le biais d’une mise au carreau préalable. Sickert revendique pleinement l’utilisation de la photographie à la place du dessin préparatoire à partir du milieu des années 1920. Il encourage de jeunes artistes dans cette voie en enseignant à la Royal Academy, dont il devient membre à part entière en 1934

Bien qu’il soit alors pleinement reconnu en tant qu’artiste, Sickert fait face à une critique violente à l’égard des tableaux réalisés selon ce procédé de transposition, avant que celui-ci ne soit banalisé par les artistes des générations suivantes, comme Andy Warhol et Gerhard Richter ou encore plus récemment David Hockney qui lui a tiré ce procédé du numérique, envoyant un bouquet de fleurs chaque matin à ses amis : je vous invite à revoir la vidéo consacrée à  l’exposition « Matisse / Hockney, un paradis retrouvé » qui s’est tenue l’été dernier à Nice dans le cadre de la Biennale des Arts de Nice.

Du théâtre au cinéma, il peint ce tableau « Jack and Jill » à partir d’une image publicitaire pour le film Bullet or Ballots (« guerre au crime ») de William Keighley : nous retrouvons toujours ce cadrage précis au profit du sujet qui évoque le noir et blanc du cinéma.

Je vais m’arrêter là et j’espère avoir suscité l’envie d’aller voir cette exposition.

Un dernier hommage rendu à la mémoire de Delphine Levy, prématurément disparue, à l’origine de Paris Musées, spécialiste française de Walter Sickert.

J’ai personnellement beaucoup aimé cette exposition, extrêmement bien mise en scène.

Alors allez au musée et déambulez au travers des salles, revenez sur les tableaux qui vous ont plu.

Et encore une fois, un petit tour dans les collections permanentes et au café du musée clôturera votre visite avec enchantement.

A bientôt sur Expertisez.com pour d’autres visites de musées et d’expositions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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